Les Zahouli
par
Trabi Mathieu

Le Zahouli, une esthétique de l'ouverture
Origine
La civilisation Gouro sans être une civilisation de masque a  enfanté de nombreux masques.
On les classe en deux catégories :
les  masques- dieux et les masques de réjouissance.
Les masques-dieux : le  Vroh,  le Doh, le Djè, le Zamblé, le Gou, le Zaouli à ne pas  confondre  avec  le Zahouli qui est l'objet de mon propos. Le Gou est l'épouse  du  Zamblé. Ces masques extrêmement puissants ne sont accessibles  et  même visibles qu'aux seuls hommes initiés à l'exclusion des hommes  non-initiés et des femmes.
Les masques de Distraction : le Zahouli, le Djela, le Flaly.
Ils servent à égayer les grands rassemblements.
Contrairement aux autres masques, le Zahouli est une  expérience originale récente. Il naît en 1956 après une  gestation  de  deux ans, à Zrabisséifla (ou séhifla) mon village natal,  village  dont je suis de la lignée des chefs traditionnels. Le créateur  du  Zahouli est Dehin Bi Zamblé,  un de mes oncles maternels.

Le rêve de Dehin Bi Zamblé A séhifla, mon oncle était un surdoué des arts.
C'était le  meilleur tisserand de la tribu des Gnan  et un chansonnier  d'exception dont la réputation s'étendait à tout le pays  Gouro.
A  ces qualités Dehin Bi Zamblé ajoute une création poétique  d'une  ravissante beauté.
Dans son petit bourg de Séhifla, Zamblé sent la frustration  d'appartenir à un monde oublié. Il est alors en proie à un  désir  d'ouverture sur les autres. Il a donc l'idée de mettre ses  qualités  d'artiste au service de cet élan vers les autres. « Je voulais  créer  un spectacle d'une telle beauté que des hommes et des femmes  éprouvent le besoin de venir à Séhifla et d'y demeurer »   disait- il  en 1998 dix mois avant sa disparition à l'âge de 70 ans.
Deux longues années seront nécessaires à Dehin Bi Zamblé et  à la communauté villageoise de Séhifla pour façonner le  Zahouli.
C'est en 1956 à l'inauguration du pont Félix Houpouet Boigny  d'Abidjan qu'aura lieu la première du Zahouli. Depuis, le  Zahouli  est devenu une fierté nationale.


Description du Zahouli

La préoccupation esthétique de Zamblé est donc de concrétiser par  l'art l'idée-force  du beau. Ce sera un art total associant le masque, le tissage (le costume), la musique (l'orchestre, la chanson) et la danse.

Le masque

Le masque Zahouli représente l'idée du beau. Chez les Gouro
cette  notion rendue par le mot Zin'man renvoie à toutes les grandes valeurs humaines positives : la beauté, la bonté, le bien, le bonheur, l'harmonie dans les rapports avec les hommes et avec les  forces supérieures. Le champ sémantique de ce mot est donc vaste et  hautement mélioratif. On dira par exemple, « Sophie a he zin'man » c'est-à-dire Sophie est belle. Mais quand on dit « mi zin'man » en  parlant toujours de Sophie, cela veut dire : une bonne personne ;  la  vertu étant mise en avant dans ce cas.
Pour créer le visage du masque, Déhin fait appel à tous les  sculpteurs de Séhifla.  Après une sélection rigoureuse, le masque  retenu est un visage de femme caractérisé par l'harmonie et la  finesse des traits. Un front dégagé et surplombé par des cheveux  noirs rigoureusement tressés se termine par le bas par des yeux  immenses et rieurs. La bouche est un sourire radieux qui illumine  tout le visage et suggère la félicité éternelle. Sur le tout est  planté un nez droit et fin.
Ce visage est le même pour tous les masques Zahouli ; seuls  changent les légendes qui le surplombent ou l'entourent.
Dans le  Zahouli originel ces légendes sont au nombre de sept :
- le masque entouré par un gros boa est Mamie Wata (la sirène)
- le masque que couronnent deux imposantes cornes de bélier est Mlagonin
- le masque Samlan est celui où trône un bel oiseau (le samlan est un oiseau mythique porte-bonheur)
- le masque noir est Mossiblin (la jeune femme Mossi). Les  mossi sont un peuple du Burkina-faso.
- Le masque Karidja évoque la femme Malinké. Il arbore en  guise de légende des tresses de cheveux d'une extrême richesse.
- Le sixième Zahouli a une symbolique composée deux symboliques précitées : le Samlan allié au boa. Le Samlan comme un épervier fonce sur le boa : sculpture tout en mouvement, combat de deux éléments mythiques (Mami Wata  et le Samlan).Beauté originelle beauté de la nature, beauté  mythique.
- La légende du septième  Zahouli originel est une association du
Boa et d'un balai. Le balai servant à nettoyer les ordures
s'inscrit dans la symbolique de la fin de discorde et célèbre donc la fraternité retrouvée. les ordures renvoyant donc à la mésentente, au conflit social etc.Ce Zahouli ce trouve quelque part sur le net.


L'esthétique de l'ouverture du Zahouli s'étant donc bien au-delà  du  sociétal Gouro.

Le costume

Le danseur du Zahouli, un homme, alors que le masque représente  une  femme, est entièrement couvert. Sa dimension humaine doit  disparaître. Le masque de bois est entouré par une frange de pagne  aux couleurs chatoyantes. En dessous, une large bande de pagne  colorée couvre l'épaule du danseur. Ces pagnes sont tissés par  Déhin  Bi Zamblé lui-même. Le danseur est couvert du cou aux chevilles  par  une combinaison de filet tissée. A la taille, aux poignets et aux  chevilles, le masque porte des jupettes de fibres de raphia  multicolores. Le masque tient à la main une belle queue blanche  d'animaux. Une natte de grelots ceint chaque cheville.
 L'apparition du Zahouli est fort impressionante.

L'orchestre


La musique du Zahouli, sonorités et rythmes caractèristiques, est  rendue par un orchestre ainsi composé : les voix, la percussion, les instruments à vent.
 - Les voix
 Le rythme de chaque pas de danse est d'abord suggéré par une chanson  entonné par le chansonnier. Dans le Zahouli originel de Séhifla le  chansonnier était Déhin Bi lui-même. A la fois créateur de rythme et  poète intarissable, il charme l'assistance et la met en émoi. Il est  aidé en cela par son accompagnateur et le choeur. Le dialogue entre  le duo de chanteur et le choeur qui reprend les refrains assure une  animation polyphonique et rythmée. Cette fête de la voix est bientôt  rejointe par les instruments à vent.
 - Les instruments à vent
 Il s'agit d'un ensemble de trois flûtes : la petite, la femelle, et  le mâle. Ces flûtes accompagnent de leurs sonorités claires et  envoûtantes les voix des chanteurs épousant leur rythme et les  précisant.
C'est à ce moment qu'interviennent les instruments de percussion.
 - La percussion
 Elle est composée d'une batterie de tam-tam, de grelots et de  balafons.
 Les tam-tams sont au nombre de cinq : un tambour, deux tam-tams  d'aisselles, un petit tam-tam femelle et un mâle.
Les grelots sont des pochettes de fer à l'intérieur desquelles sont  introduites des billes. Il y a aussi les « cocoa », pochette de fer à  forme de triangle, ouverte sur un côté et sur lesquelles le musicien  tape des sons clairs et variés.
C'est seulement alors que va apparaître dans toute sa splendeur  le masque Zahouli.

La danse

La danse Zahouli se caractérise par une synchronisation rythmique entre la gestuelle du danseur et la musique produite par l'orchestre. Le chanteur suggère les thèmes des pas de danse ; le danseur traduit par la gestuelle les valeurs célébrée par le chanteur. Au nombre de ces valeurs : l'élégance, la beauté, la force, la persévérance, la grâce, l'amitié, le courage, l'adresse la droiture etc.
Kouahi Bi Voli dit Vohizié  fut le premier danseur du
Zahouli. Timide, il n'avait auparavant jamais fait ses preuves dans la danse. Pourtant, il eut les faveurs du jury présidé par Déhin pour débuter l'aventure esthétique du Zahouli. Vohizié a porté à la perfection la danse Zahouli ; il n'a jamais été égalé depuis. Il devint le danseur préféré de Felix Houphouet Boiny le premier président de la Côte d'Ivoire. Mais l`artiste trouvera la mort  dans des circonstances tragiques non encore élucidées. De De Gaule à Mitterrand tous les présidents français qui se sont succédés en Côte d'Ivoire ont dû apprécier le Zahouli.

Le message

Le Zahouli a pu s'imposer facilement aux autres peuples ivoiriens parce qu'il est une esthétique de l'ouverture et les supports de cette ouverture sont le beau, le bien, l'harmonie sociale.

- L'onomastique du Zahouli
Les noms donnés aux différents Zahouli traduisent les préoccupations esthétiques et  philosophiques de Déhin Bi et des siens.
 Le Zahouli le nom donné au spectacle et au masque est composé de la racine Za et du suffixe Houli.
Za ramène aussi bien à la  concurrence  qu'à la mésentente telle
qu'elle peut porter atteinte à l'harmonie sociale.
Houli signifie le haillon, la guenille, la dislocation, la
destruction, l'acte d'inhibition.
Zahouli signifie donc la mise en pièce de la discorde, la fin du
conflit. C'est aussi sur le plan esthétique le spectacle inégalable.
 Les noms de quelques uns des 7 Zahouli originels sont tout aussi révélateurs.
* Mamie Wata. Une déformation de l'appellation Mamy water est un anglicisme que désigne une sirène de la mer chez les peuples anglophones du golf de Guinée. Intégré cette sirène à un spectacle né au centre de la Côte d'Ivoire est une note manifeste d'ouverture.
* Karidja. Ce masque est un hommage à la beauté de la femme malinké les Malinké sont les voisins du nord des Gouro.
* Mossiblin ou la jeune femme Mossi.
Le Zaouli Mossiblin est l'expression de l'intégration des mossis du Burkin Faso dans l'air géographique gouro. Les Mossi ont même des villages dans la région gouro.
C'est le moment de rappeler que les différents Zaouli ne se
distinguent que par la légende qui surplombe le masque. Le visage du masque symbole premier de la beauté restant le même. La beauté est donc unique elle n'est pas l'exclusivité d'une ethnie ou d'un peuple ; il n'y a que le décor qui varie.

La symbolique du Zahouli

La   caractéristique essentielle du masque Zahouli est la beauté du visage retenu : un visage de femme aux traits fins. Ce visage dont la coloration change selon la légende qui l'éclaire, ne s'inscrit pas dans la culture gouro ni dans aucune autre culture particulière.
Elle traduit uniquement l`idée du beau qui traverse les peuples. Le sourire qui illumine ce visage traduit la félicité éternelle promiseà ceux qui consacrent leur vie à la recherche du Zin'man, la bonté, le bien, la beauté etc. Mais ce sourire est tout aussi acceptation de l'autre.

Conclusion

Parlant de la destinée du Zaouli, lorsqu'on A demandé à Déhin Bi Zamblé s'il se reconnaissait dans le Zahouli tel que dansé et
sculpté aujourd'hui voici sa réponse : « Oui, c'est le Zahouli même si ce n'est plus qu'un Zahouli commercial. C'est vrai, la recherche du beau n'est plus prioritaire, mais vous savez, en matière de création, il ne doit pas y avoir de gardien du temple  


Avec la collaboration de M. Irié Bi Zah
Amicalement, Trabi


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lire le Zahouli

Le Zahouli, une esthétique du beau

 

Le masque zahouli est fait  d'un visage et tout autour des légendes. Avant de les interpréter, il serait adéquat de présenter la clé générale de lecture de ces légendes. Le Zahouli est surtout une quête esthétique et plus précisément la réalisation d'une théorie du beau ou zinman en Gouro.

 D'où provient ce beau ? Le beau dans la sculpture du Zahouli est le résultat de la mise en conflit de forces de la nature au centre desquelles trône en maître l'homme d'où le visage humain. Toutes les légendes des sept Zahouli originaux sont donc des sculptures des forces de la nature en lutte mais aussi et surtout  de forces contradictoires engagées dans    la création de l'œuvre d'art. L'idée est donc qu'il n'y a pas de beau véritable sans conflit, sans adversité et cela aussi bien dans l'élan de la création que dans l'objet généré.  Mais cette adversité se déploie dans l'harmonie de lois de la nature vues aussi comme forces de la création artistique. La lumière vient donc du choc. Et ce choc se retrouve tout aussi dans le jeu des couleurs vives choisies sans souci d'un quelconque réalisme puisqu'elles sont masques.

 

Le Zahouli Bangolin,

 

Bangolin en Gouro c'est le bélier.

Les cornes du bélier symbolisent l'adversité ; signe de la maturité agressive, elles sont les armes qui dissuadent l'ennemi, qui garantissent la victoire. Cette symbolique est tirée du combat des béliers qui se fait par choc des cornes après que les deux adversaires aient pris leur élan ; c'est un combat au grand jour et sans tricherie.

Le zahouli Bangolin  est surmonté d'une panthère qui tente de saisir sa proie, une gazelle. Mais le sculpteur précise que la panthère rate sa cible parce que la gazelle a réussi une feinte. Les deux animaux saisis dans cet instant représentent le beau né de la virtuosité de la gazelle et de la panthère en conflit. La douceur du visage et  son innocence entre en opposition avec la scène de violence qui le surmonte.

Comme celui du Bangolin, les visages de tous les Zahouli sont marqués des scarifications. La scarification, dans la tradition Gouro est une mutilation des joues et ou du front qui participe au rehaussement le charme du visage de la femme.

Tous les Zahouli originels sont peints avec six couleurs : jaune, blanc, rouge, vert, noir, bleu. Avec le temps, la palette des couleurs s'est enrichie, mais, en suivant les symboliques nouvelles. Ainsi le zahouli à visage orange joue sur les couleurs de la nation ivoirienne : orange, blanc, vert.

 

Le Zahouli Mami wata

 

La légende raconte que le serpent et l'oiseau étaient de bons amis jusqu'au jour où l'oiseau trahi le serpent. La sécheresse et la disette avaient frappé le pays et il ne resta de l'eau que dans l'antre du serpent. Tous les animaux arrivaient donc de lointains pays pour s'y abreuver. L'oiseau vint donc se désaltérer. Mais aussitôt qu'il se posa, il se vit   obliger de relever   le défi mortel auquel l'obligeait le seigneur des lieux, le serpent, sinon il ne pourrait s'abreuver. Le principe de l'adversité se retrouve donc encore ici.

Mami wata est déformation de mammy water c'est-à-dire la mère de l'eau ou la sirène de l'eau. Les légendes du sud de la Côte d'Ivoire d'où vient en partie cette symbolique disent que Mami Wata est une méchante sirène qui se métamorphose en une très belle femme, sort de son eau, son habitacle naturel, séduit toujours un jeune adonis, se met en ménage avec lui avant de se révéler sous ses traits de serpent pour engloutir son amour devenu alors une proie facile.   Mais l'oiseau est tout aussi mythique et doter de pouvoirs surnaturels. L'adversité met donc ici en scène un combat mythique et l'esthétique  prend alors une certaine valeur épique.

Amicalement, Trabi